Société Réaliste, une démonstration critique par l’absurde.

Société Réaliste: http://www.societerealiste.net/

« Société Réaliste, une démonstration critique par l’absurde », in « L’engagement artistique. Les formes au combat », revue Inter Actes If n°20, printemps 2008

Comme en référence au Réalisme Socialiste auquel son nom confère, Société Réaliste travaille des relations existantes ou possibles entre des champs politiques, idéologiques, esthétiques et littéraires. Son nom signifie aussi la volonté d’illustrer une réalité sociale, tout en s’interrogeant sur comment la société fabrique sa réalité, et sur ce qu’est la réalité. Société Réaliste nous invite à regarder de plus près les utopies politiques en tant que systèmes, à réfléchir sur l’idée même de transformation sociale.

Société Réaliste est une coopérative artistique qui mène des recherches dans les domaines de l’« ergonomie territoriale », à travers son projet de Ministère de l’architecture, des institutions européennes, pensons à EU Green Card Lottery, de l’économie expérimentale ou du design politique, avec pour fer de lance Transitioners, une sorte de bureau de tendances initiateur du projet Bastille Days, inspiré par la Révolution Française. Appréhender l’idée d’un art « engagé » revient à envisager les enjeux d’une attitude critique des artistes, à travers leurs œuvres, en somme leur fonction critique, face à des questions d’ordre social, politique, philosophique, etc.

La démarche critique de cette coopérative implique un questionnement sur le pouvoir et l’ordre, et notamment sa gestion du désordre, les instruments structurels et figés des détenteurs de pouvoirs, quels qu’ils soient. Cette gestion du désordre s’appliquerait donc à divers domaines qu’ils soient politiques, économiques, historiques, culturels ou humains. Comment sont alors envisagés le pouvoir, l’ordre et le désordre dans l’œuvre de Société Réaliste ? Comment s’opère le processus de déconstruction des instruments et codes du savoir et de la connaissance, et ainsi du pouvoir ?

Dans l’idée de problématiser la politique et ses utopies, en tant que formes, Société Réaliste a mis en place un bureau de tendances, Transitioners, spécialisé dans les transitions politiques, principe emprunté au domaine de la mode. Pour sa « collection » 2007, elle a conçu un projet de design politique, Bastille Days, reposant sur les différentes composantes stratégiques de la Révolution Française, études destinées à être vendues à des clients designers qui les appliqueront dans leur conception des révolutions à venir. Il s’agit pour la coopérative d’entreprendre la déconstruction des différents éléments acteurs et influenceurs nécessaires à la possibilité historique et factuelle de la Révolution Française.

Le show room se compose de treize éléments de représentation graphique. Portrait of Saint Thomas More, Patron of Statesmen and Politicians est l’affiche introductive de Bastille Days. Une représentation de Thomas More, conçue à partir d’une base de données de couleurs et de formes du bureau Transitioners, est associée au texte Motu propio, proclamé en 2000 par Jean-Paul II. Y Sont expliqués la vie et l’œuvre de More, et plus précisément le fait que ce dernier fut nommé chancelier du Roi d’Angleterre tandis qu’il rédigeait Utopia. Que nous révèle cette déclaration papale ? Elle dévoile le lien établi entre l’exercice d’un pouvoir politique et la nécessité de produire de l’utopique. Une des pièces majeures de la collection, Chartes de couleurs #1-#8, nous invite, pour sa part, à considérer les portraits colorimétriques d’une sélection de seize personnages historiques, comme autant d’archétypes acteurs de la transition politique que fut cet événement. A partir de l’analyse approfondie de la symbolique des couleurs des drapeaux, sept couleurs sont attribuées à chaque personnage, auxquelles est ajouté leur code respectif CMJN (cyan-magenta-jaune-noir). Ce processus aboutit à la définition de nuances exactes correspondant chacune à la tendance d’un personnage, comme, par exemple, la couleur « Rousseau » ou « Danton ». Ces combinaisons sont augmentées d’associations d’un archétype avec un autre, à travers notamment des diagrammes établis à partir de facteurs à la fois politiques et psychologiques. Enfin, une table d’éléments héraldiques, détournant le modèle du « Système figuré de la connaissance humaine » élaboré par Diderot et D’Alembert, fait correspondre chaque blason à différents niveaux de tendances établis à partir d’articulations conceptuelles propres à un événement révolutionnaire, telles que « pacification », « transgression », « tradition » et « rénovation ». Conçue selon un mode ludique, le regardeur peut alors choisir un symbole correspondant à son « style » et en lire la signification et la déclinaison des tendances (pacifique tendance transgressif-transgressif ou pacificateur tendance rénovateur, etc.).

Le travail de Société Réaliste est foncièrement ironique, en témoigne leur parodie des méthodes d’un cabinet de tendances, mais il l’est également par leur mode d’expression : un art discursif et objectif, comme en témoignent la rigueur et le scientisme de leurs travaux graphiques, résultats de processus complexes et dé constructifs, parfois proches d’un absurde, mais dont, paradoxalement, la cohérence paraît irréprochable. Ils détournent les codes et stratégies des structures qui détiennent le pouvoir politique, médiatique, historique, économique, et par là même, le savoir.

Société Réaliste, un art « militant » ? Avec eux, nous sommes loin, par exemple, de la vision militantiste d’une esthétique relationnelle telle que la formule Nicolas Bourriaud. Loin aussi d’un art littéralement social, voire « socialement intégré », leurs propositions consistent à re-problématiser des questions d’ordre économique, intellectuel, historique, culturel et à les repositionner dans une dynamique critique qui s’inscrirait dans un devenir négatif. Il est, pour Société Réaliste, nécessaire de procéder à un retournement des polarités, à une mise à distance de l’ordre par le désordre. Et là est tout le sens de ces œuvres, déconstruire les stratagèmes de l’Ordre par des contre stratégies ; car s’il est un rôle que Société Réaliste semble prêter à l’artiste, c’est celui du détenteur de la baguette, celui du montreur d’images des Canta storia qui, sur les marchés, la place publique, présentait des tables iconographiques, sources de savoir. Cette baguette, instrument du pouvoir, montre, nomme et ré-agence des connaissances, selon la perspective d’une mise à distance rugueuse et ironique s’opposant au ré-enchantement du monde. Acte politique en soi.

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